Red Rocket par Sean Baker : que signifie le drôle de titre de ce drame passé par Cannes ? -…

Après “Tangerine” et “The Florida Project”, Sean Baker poursuit son exploration de l’Amérique profonde et de ses marginaux avec “Red Rocket”, drame passé par Cannes et Deauville dont il nous avait parlé sur la Croisette.

Le public français l’a découvert avec Tangerine, film plein d’énergie tourné à l’iPhone et passé par Deauville, qui était en réalité son cinquième long métrage. The Florida Project, son opus suivant, avait connu les honneurs de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, et c’est également sur la Croisette que Sean Baker a pu présenter Red Rocket. Mais en Compétition.

Soit l’histoire d’un ancien acteur porno (Simon Rex) qui quitte Los Angeles pour revenir vivre dans sa ville natale au Texas et tenter de prendre un nouveau départ, alors qu’il n’est pas le bienvenu. L’occasion, pour le cinéaste, de confirmer son goût pour les personnages marginaux et que le cinéma grand public montre rarement, avec ce drame doublement primé à Deauville et dont il nous avait parlé à Cannes.

AlloCiné : Que signifie ce titre, “Red Rocket” ?
Sean Baker : C’est un terme d’argot anglais. Je ne sais pas quand il est apparu, mais cela fait bien deux décennies que je l’entends. Et ça fait référence au pénis d’un chien. Plus précisément le pénis en érection d’un chien. On appelle ça “Red Rocket” (rires) Il y a évidemment d’autres manières de le voir, vous pouvez l’interpréter comme vous le souhaitez.

L’histoire du film a-t-elle une origine particulière ? Un article que vous auriez lu, une histoire qu’on vous aurait racontée…
Pas un article, non. Cela vient de nos recherches lorsque nous avons fait un film appelé Starlet, que j’ai réalisé avant Tangerine. Et j’ai appris à connaître des gens comme Mikey [personnages principal de Red Rocket, ndlr], qu’on appelle des “suitcase pimps” [un homme qui, dans l’industrie du porno, vit sur le talent d’une actrice dont il est le compagnon ou le manager, ndlr]. Et ça nous est resté, avec mon co-scénariste Chris Bergoch.

Après avoir appris à les connaître, nous nous sommes dit que nous ferions un film sur ces types un jour. Tout le monde fait des films sur les stars du porno – nous compris. Sur les stars féminines. Mais pas sur les gars qui les exploitent. C’est une chose que nous avons laissée mariner pendant longtemps et je savais, il y a sept ou huit ans, que le titre serait Red Rocket. Et le projet a refait surface d’un coup, car le Covid a mis un frein à un projet que je développais depuis quelque temps.

Comme il était plus sûr de faire un plus petit film pendant cette période de pandémie, nous nous sommes re-penchés sur Red Rocket, en regardant les notes que nous avions prises et réécoutant les entretiens que nous avions réalisés. Et nous avons fait appel à cinq nouveaux consultants, issus des mondes du travail du sexe et de l’industrie pornographique, pour vérifier les faits et les détails.

Tout le monde fait des films sur les stars du porno – nous compris. Sur les stars féminines. Mais pas sur les gars qui les exploitent.

Le Covid vous a-t-il conduit à faire de gros changements par rapport à ce que le film aurait dû être au départ ?
Au final non, et c’est ce qui est génial. Il y a bien sûr eu du changement au niveau de nos plans larges, et les rues de la ville sont un peu plus désertes que prévu. Mais cela allait pour un film de ce style. Tourner pendant la pandémie était évidemment difficile, et ça a mangé une partie de notre budget. En plus de rajouter du stress, car le tournage a eu lieu avant qu’il y ait un vaccin, donc nous avions peur que l’un de nous tombe malade à tout moment.

Nous étions constamment sur le qui-vive, essayant de mettre un plan en boîte avant que quelqu’un ne tombe malade (rires) À la fin de chaque journée, nous nous disions : “Ça y est, nous sommes venus à bout de cette journée. Et de celle-ci. Et de celle-là.” C’était une bataille que de parvenir à tourner ce film.

En plus de la peur et de l’anxiété, il y avait l’élection présidentielle qui approchait, et le meurtre de George Floyd ainsi que les manifestations liées au mouvement Black Lives Matter ont eu lieu le mois où nous avons tourné. Lorsque nous avions fini de tourner un plan, nous parlions des élections, car elles approchaient. Mais c’était une période très intéressante dont nous avons, je pense, réussi à capturer l’énergie.

La coïncidence est d’autant plus amusante que “Red Rocket” se déroule au moment de l’élection de 2016. Pour quelle raison ?
C’est un documentaire qui m’a donné l’idée : The Other Side de Roberto Minervini, qui était aussi passé par Cannes il me semble [à Un Certain Regard en 2015, ndlr]. Pour l’avoir vu après les élections, j’étais fasciné car le recul me permettait de voir la naïveté, l’ignorance même, dont nous faisions preuve en 2016.

Car tous les Américains, peu importe le camp dans lequel vous étiez, étaient persuadés qu’Hillary Clinton allait gagner. Les sondages le disaient et l’inverse semblait impossible. Donc je trouvais intéressant de voir comment étaient nos vies avant ce revirement majeur.

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JACOVIDES-BORDE-MOREAU / BESTIMAGE
Simon Rex et Sean Baker au Festival de Cannes 2021

Vous avez mentionné “Starlet” et il y a un lien avec “Red Rocket”, grâce au thème du sexe que l’on retrouve dans vos quatre derniers films. Les voyez-vous comme une tétralogie ?
Oh, c’est intéressant (il réfléchit) Je vois Starlet et Red Rocket comme faisant partie d’un même univers. Littéralement d’ailleurs, car nous avons des easter eggs ici, lorsqu’ils parlent à des personnages qui étaient dans Starlet. Quand Mikey est au téléphone, il parle à Arash, incarné par Karren Karagulian, qui joue dans tous mes films – c’était le chauffer de taxi de Tangerine par exemple.

Quand je lui ai dit que je n’avais pas de rôle pour lui dans Red Rocket, il m’a répondu qu’il était impossible pour moi de ne pas m’avoir dans l’un de mes films, car ça me porterait malheur. Donc je me suis arrangé pour qu’on l’entende au téléphone. Les deux films font partie du même univers et ils ont des personnages en commun. Je ne sais pas si c’est le cas pour les deux autres, mais je prévois d’aborder à nouveau le travail du sexe. Comme ce réalisateur japonais qui s’est beaucoup penché sur le sujet [Shohei Imamura, ndlr].

Je trouve qu’il y a beaucoup d’aspects du travail du sexe que nous pouvons explorer, et nous ne faisons que gratter la surface avec le monde des films pour adultes. Ce ne sera pas forcément amusant, mais ce sont des thèmes que je vais continuer à aborder.

L’autre point commun entre vos films, c’est ce goût pour les marginaux. Mais il y a une différence ici car Mikey a été une star avant de devenir celui que nous découvrons à l’écran.
Je pense qu’il n’a jamais été une star, en vérité. Dans sa tête, il l’est. Mais, pour vous répondre, je ne me tourne pas vers les marginaux de manière intentionnelle, même si c’est sans doute ainsi que je suis vu. Lorsque j’aborde un nouveau projet, je ne me dis pas “De quelle communauté marginalisée vais-je pouvoir parler ?”

Mes films partent de problèmes, de thèmes, de lieux que je veux couvrir. Et je travaille aussi en réaction à ce que je ne vois pas assez au cinéma et à la télévision aux États-Unis. Il y a des gens dont nous ne racontons jamais les histoires alors que notre pays repose sur un melting pot. Il y a tellement de communautés et de microcosmes, bien plus à explorer que ce que nous avons vu. Cela vient de mon éducation personnelle, cette volonté d’explorer mon pays, et cela me permet d’élagir mon horizon.

Je travaille aussi en réaction à ce que je ne vois pas assez au cinéma et à la télévision aux États-Unis.

Nous nous étions parlé à Paris au moment de la sortie de “The Florida Project”, et vous évoquiez déjà cette envie de montrer des gens que l’on voit peu. Pensez-vous que les choses vont dans le bon sens avec la télévision et ce que les séries permettent de faire ?
J’aimerais pouvoir vous parler de la télévision, mais je la regarde peu. Ça n’est pas une question de volonté mais de temps, donc je dois faire des choix car il y a énormément de contenu. Je ne regarde que des longs métrages : des anciens comme des nouveaux. Mais uniquement ça et j’en suis désolé.

J’ai beaucoup de collègues réalisateurs, des amis même, qui font de la télévision et c’est difficile : comme tout le monde fait des séries de quinze heures en ce moment, je me dis “Il va falloir que je regarde tes quinze heures maintenant” (rires) Et c’est difficile car je suis en retard. Je n’ai pas encore pu regarder The Sinner réalisé par Antonio Campos [il a dirigé cinq épisodes, entre les saisons 1 et 2, ndlr], car je n’ai pas le temps de la regarder correctement. Je veux lui accorder le respect qu’elle mérite.

La romance entre Mikey et Strawberry, qui peut prêter à controverse, a-t-elle été l’élément du scénario le plus compliqué à concevoir ?
Je dois dire que cette partie de l’écriture a été facile, car elle venait naturellement. Nous avons tous vécu des relations, et je me focalisais surtout sur le début. Peu importe qu’elle soit plus jeune ou lui plus âgé, qu’il puisse être vu comme en train de l’amadouer… Je voulais surtout parler de la connexion entre eux, et ça a été facile à écrire car nous sommes tous passés par là. Nous avons tous dragué quelqu’un, nous sommes tous tombés amoureux.

J’étais aussi intéressé par la manière dont les choses évoluent, le temps qu’il faut avant que des personnes ne couchent ensemble, ne soient à l’aise l’une avec l’autre, n’invitent l’autre chez elle… Toutes ces choses sont faciles à écrire. Ce qui était plus difficile, et j’ai fait appel à des consultantes, concernait le personnage de Strawberry [Suzanna Son], car je ne suis pas une jeune femme de 17 ans. Il me fallait donc trouver ce qui ferait d’elle un personnage assez fort pour que mon film ne soit pas seulement une mise en garde contre la prédation sexuelle.

Je voulais que ce soit complexe, pas manichéen. J’ai donc demandé aux consultantes ce qu’elles voulaient voir qui n’était pas dans le scénario. Elles m’ont dit souhaiter un peu plus de responsabilisation de Strawberry, donc un peu plus de pouvoir. Elle est intelligente et fait des choix, donc si elle suit Mikey à Los Angeles, c’est selon les conditions qu’elles a posées.

Si cela se produit bien, car plusieurs personnes m’ont dit avoir vu la sous-intrigue la concernant comme un pur fantasme dont Mikey se sert pour faire face à sa nouvelle vie merdique. Ou qu’il s’agit peut-être d’une répétition de l’histoire qu’il a vécue avec Lexi [Bree Elrod], et notamment la manière dont ils se sont mis ensemble. J’aime toutes ces interprétations, car elles sont toutes valables pour moi.

La théorie du rêve tient d’autant plus que la dernière scène a des allures oniriques.
Exactement.

red rocket par sean baker : que signifie le drôle de titre de ce drame passé par cannes ? -...
Le Pacte
Suzanna Son, alias Strawberry

Il y a plusieurs très beaux plans dans “Red Rocket”, et notamment ceux où Mikey marche avec les raffineries en arrière-plan. Est-ce pour vous une manière de dresser un parallèle entre l’exploitation du pétrole et la manière dont lui a été exploité ?
Tout à fait ! Dès le début, nous savions que l’exploitation serait l’un des sujets principaux du film. Donc nous devions nous en emparer pleinement. Mais je ne cherche pas à descendre “Big Oil” [terme employé pour désigner les six plus grandes compagnies pétrolières privées mondiales, ndlr] en faisant cela.

Je parle des sociétés en général et de la façon dont elles exploitent. Mais aussi de notre manière d’exploiter ce monde, dont les combustibles fossiles le font. Et, partant de là, je me suis dit que nous pouvions aller plus loin et prendre les tropes des films d’exploitation pour les appliquer à celui-ci. Donc vous avez raison, l’exploitation est bien le thème principal.

Vos trois derniers films se déroulent dans des états différents de votre pays. Est-ce pour éviter de vous répéter ? Ou montrer ces états d’une manière peu vue au cinéma, un peu comme ce que vous faites avec vos personnages ?
Il y a de cela oui, même si je devais tourner un film à Vancouver, dans un autre pays [avant que le projet ne tombe à l’eau, ndlr]. Mais je suis attiré par ces endroits, soit parce qu’il y a des problèmes, qu’il s’agit d’un quartier chaud ou malfamé. Dans le cas de Red Rocket, je voulais faire quelque chose sur le centre des États-Unis. J’avais tourné sur les côtes [la Californie pour Tangerine, la Floride pour The Florida Project, ndlr], mais jamais là.

Je suis né à New York, sur la Côte Est, puis j’ai déménagé à Los Angeles, et je n’ai jamais vraiment vécu dans le centre, alors que c’est ce qui fait la particularité du pays. Il y a en effet cette volonté d’éviter la répétition, mais également mon envie d’explorer et découvrir de nouveaux personnages et lieux.

J’ai toujours considéré le montage comme étant la moitié du travail de réalisation, donc j’ai vraiment le sentiment que vous finissez par trouver le film en post-production.

Vous êtes également le monteur de vos films. Y a-t-il un gros travail de réécriture de votre part, pendant les phases de post-production et de montage ?
Cela dépend du film. Parfois beaucoup mais, dans le cas de celui-ci, l’ensemble était très précisément écrit, donc il y a juste eu quelques changements d’ordre chronologique. Mais j’ai toujours considéré le montage comme étant la moitié du travail de réalisation, donc j’ai vraiment le sentiment que vous finissez par trouver le film en post-production.

Encore une fois, je ne parlerais pas de réécritures concernant Red Rocket, mais j’ai commencé à voir certaines choses émerger pendant le montage. Le fait de passer la chanson “Bye Bye Bye” de NSYNC à l’envers à la fin ne nous est pas venue avant la fin du montage, car nous n’avions pas idée de la manière dont nous allions le faire. Mais j’ai pensé que nous parlions du passé, de la répétition, de quelqu’un qui ne change pas, et que c’était donc comme aller à l’envers.

Nous avions déjà entendu cette chanson trois fois dans le film, au début et quand il s’enfuit notamment, donc pourquoi ne pas conclure le récit en la passant à l’envers. Car il ne fait que recommencer à zéro. Chaque membre de NSYNC a dû approuver cette scène : vu que nous passons leur chanson à l’envers, il leur fallait voir comment elle était utilisée. Et ils l’ont visiblement aimée car ils l’ont tous acceptée.

Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Cannes le 15 juillet 2021

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